Agriculture et environnement: comprendre les enjeux globaux actuels

Merci à mes collègues du Land Use and Global Environment Lab pour leurs commentaires. Merci à Christina Lazarova pour les corrections.

800px-NRCSAZ02083_-_Arizona_(449)(NRCS_Photo_Gallery)Quels choix alimentaires dois-je faire si je désire minimiser mon impact sur l’environnement? Dois-je manger local? Végétarien? Biologique? Dois-je produire ma propre nourriture? Les différents mouvements alimentaires semblent refléter une prise de conscience de l’impact de nos choix alimentaires sur l’environnement. Cependant, avec l’abondance d’information et de points de vue auxquels nous avons accès, il peut être difficile de savoir quels sont les meilleurs choix à faire si l’on veut minimiser son empreinte écologique.

Ce texte fait suite à de nombreuses recommandations et critiques que j’ai vues dans les médias et dans des livres (exemples: ici, ici, iciici). Ayant travaillé les trois dernières années à l’Université McGill sur des sujets en lien avec l’agriculture et l’environnement, je voulais partager avec vous certains éléments essentiels pour mieux comprendre les enjeux actuels. Ce texte jettera les bases qui serviront à approfondir dans d’autres textes certains aspects plus spécifiques. Avant de comprendre plus en détail les impacts de nos choix, il faut d’abord comprendre les enjeux actuels. 

L’agriculture et ses impacts: quelques aspects à considérer

L’agriculture ne peut pas se développer sans transformer la nature. En effet, l’agriculture consiste à avoir un certain contrôle sur un territoire donné dans le but d’obtenir des aliments ou d’autres ressources (cuir, tabac, coton, éthanol, etc.) à partir de plantes ou d’animaux. Ceci est différent de la chasse ou de la cueillette, où l’on prend les ressources déjà présentes dans la nature sans la transformer. 

L’agriculture implique ainsi la modification de la végétation présente (la coupe de la forêt, par exemple, ou le remplacement des espèces de plantes présentes) ou le contrôle des animaux présents (se débarrasser des rongeurs ou ajouter des vaches, par exemple) afin de produire ce que l’on désire obtenir. L’agriculture a donc nécessairement un impact environnemental au sens large. L’activité agricole peut aussi contribuer à changer la composition des sols par l’extraction des minéraux, par une amplification de l’érosion des sols et par l’ajout de différents produits dans les sols (engrais, pesticides, herbicides, minéraux…). Elle peut aussi affecter l’atmosphère et le climat en ajoutant des gaz à effet de serre dans l’atmosphère (méthane, CO2, N2O…) ou en changeant l’albédo des sols (pourcentage de la lumière reflétée par la surface terrestre). Enfin, elle peut aussi affecter les cours d’eau et le cycle de l’eau en général, entre autres avec l’irrigation et les changements dans l’évaporation de l’eau.

Les impacts dépendent tout de même de plusieurs paramètres. Pour comprendre les impacts, on peut commencer par considérer deux aspects importants:

  1. La façon de gérer le territoire occupé, c’est-à-dire ce qu’on fait pousser, l’utilisation de pesticides/herbicides et d’engrais, l’irrigation, etc.
  2. La  superficie utilisée.

Plus j’utilise de pesticides ou d’eau dans une région donnée (aspect #1), plus mon impact sur  l’environnement sera grand, bien entendu. De l’autre côté, en augmentant la surface que j’utilise (aspect #2), je vais aussi affecter l’environnement, car je vais devoir couper des forêts, détruire des marais ou perturber des cours d’eau. Même si j’ai des pratiques agricoles très «écologiques», si je remplace toutes les forêts du monde par des terres agricoles, l’impact sera majeur sur la biodiversité.

Ceci devrait sembler évident pour la majorité des gens. Ce qui est parfois ignoré, c’est le lien entre ces deux aspects. Pour produire une certaine quantité d’aliments, la superficie dont j’aurai besoin va dépendre des pratiques agricoles que je vais adopter. Plus mes rendements (la quantité produite par unité de surface) sont élevés, moins j’aurai besoin d’espace pour produire la quantité désirée. Certaines pratiques agricoles peuvent sembler plus «écologiques», mais si les rendements sont plus petits, leur avantage côté environnement n’est pas nécessairement évident lorsqu’on regarde la situation plus globalement.

Pour voir l’importance de la situation de façon un peu plus concrète, nous allons nous pencher sur l’évolution de l’agriculture au Canada depuis 1960.

Le Canada: évolution de l’agriculture depuis les années ’60

On pourrait croire que les pratiques agricoles de nos ancêtres étaient préférables d’un point de vue environnemental aux nôtres. Est-ce le cas? Pour mieux étudier la situation, comparons les années ’60 avec notre époque. Cette période est choisie parce que c’est le moment à partir duquel la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) a commencé à récolter des données sur l’agriculture, ce qui rend plus facile et plus cohérente notre analyse.

Rendements agricoles: en agriculture, le rendement est la production par unité de surface cultivée. Un rendement plus élevé correspond alors à une production plus grande pour une superficie fixe.

Lorsqu’on compare l’agriculture au Canada des années ’60 avec celle de notre époque, on réalise que les rendements agricoles moyens ont environ doublé au Canada en près de 50 ans. Du moins c’est le cas lorsqu’on analyse la situation pour les huit cultures les plus importantes ( en terme d’espace occupé en 2013) pour lesquelles nous avons des données. Les données sont illustrées à la figure 1 ci-dessous, où on compare le rendement moyen de la période 1961-1969 et le rendement moyen de la période 2005-2013. En d’autres mots, on a réussi à produire environ deux fois plus d’aliments sur une  surface donnée, et ce pour presque toutes les productions agricoles importantes.

Rendement comparé entre les années 60 et aujourd'hui

Figure 1: Comparaison des rendements moyens (quantité produite par unité de surface) entre deux périodes: 1961-1969 et 2005-2013. Les productions incluses comprennent 8 des 10 plus importantes productions agricoles canadiennes. Les lentilles et les citrouilles auraient aussi dû faire partie de cette liste, mais les données à leur sujet n’étaient pas disponibles pour les années ’60. Source: FAOStat

Les rendements ont augmenté avec le temps à cause de différents facteurs tels que:

  • L’amélioration de la machinerie agricole.
  • L’utilisation de pesticides et d’herbicides.
  • Un meilleur système d’irrigation.
  • Une plus importante utilisation d’engrais.
  • L’utilisation de semences mieux adaptées au climat.
  • De meilleures pratiques agricoles (comme un meilleur choix de date de plantation, une meilleure utilisation des outils, etc.)
ATTENTION: la production biologique n’est pas synonyme avec la production des années 60. Il s’agit d’une approche moderne qui a en général des rendements supérieurs à ceux des années ’60.

On regarde souvent ce que cette «industrialisation» ou intensification de l’agriculture a apporté comme effets négatifs sur l’environnement, comme la présence de pesticides et d’engrais dans les cours d’eau. Mais on regarde très peu souvent un autre aspect: nous avons sauvé beaucoup d’espace. En produisant plus par unité de surface, on a eu besoin de prendre possession de moins de milieux naturels. Nous avons maintenant besoin de deux fois moins d’espace pour produire la même chose que dans les années 60.

La situation est illustrée à la figure 2. À gauche, on a le cas où on produit une quantité de nourriture en utilisant les pratiques des années 60. À droite, la situation où on utilise les pratiques modernes; on peut ainsi produire la même quantité en laissant de l’espace pour la forêt. Si une personne visitait les deux fermes, elle pourrait croire que le cas de gauche est plus «écologique» car cette ferme utilise moins les outils modernes. Or ce n’est pas nécessairement le cas. Simplement regarder les pratiques agricoles ne permet pas de donner une réponse claire de la pratique la plus avantageuse.

Figure 2: cas hypothétique où on produit la même quantité de nourriture à partir des méthodes des années ‘60 et de notre époque. Dans le deuxième cas, on peut sauver davantage de végétation naturelle

La population canadienne et la demande

La population du Canada, tout comme la population mondiale, augmente sans cesse depuis longtemps, ce qui augmente la demande en produits agricoles. La population canadienne a presque doublé depuis 1960: elle est passée de 19,9 millions à 35,2 millions d’habitants en 2013 (source: Banque mondiale).

Terre cultivée: terre agricole servant à faire pousser des cultures, qui sont ensuite recueillies.

Pâturage: terre agricole sur laquelle les animaux de ferme se nourrissent directement (par exemple, les vaches qui broutent l’herbe).

Entre autres grâce aux techniques modernes, la superficie des terres agricoles, autant les terres cultivées que les pâturages, a tout de même diminué au Canada depuis 1961 (source: FAO) malgré la demande plus importante en nourriture. C’est environ 582 000 km2 de végétation naturelle qui ont ainsi été sauvés au Canada grâce à l’intensification, comparativement à si on produisait et consommait de la même façon que dans les années 1960 (voir calculs dans la section supplémentaire à la fin). C’est de l’ordre de la superficie de la France (552 000 km2et un peu moins que la superficie de l’Alberta (642 317 km2). Ce sont des habitats supplémentaires pour combler les besoins des différentes espèces animales et végétales au Canada.

Qu’en est-il du reste du monde? La situation est-elle différente? C’est ce que nous verrons dans la section suivante.

Perspective mondiale

Le Canada n’est pas isolé du reste du monde par rapport à l’agriculture. Par exemple, on échange notre production avec les autres nations: on exporte des cultures qu’on produit de façon efficace (comme le canola), contre des aliments qu’on peut difficilement produire ici (comme les fruits et légumes pendant l’hiver). Il faut aussi considérer que les impacts environnementaux peuvent dépasser les frontières. Il est ainsi nécessaire d’examiner la situation à l’échelle mondiale.

Plusieurs autres régions du monde ont augmenté leurs rendements dans les dernières décennies (source: FAOStat). Malgré cette augmentation des rendements, l’agriculture occupe tout de même une très large portion de la surface de notre planète, soit près de 40% de la surface terrestre totale (la surface totale non recouverte de glace et de neige en permanence). C’est beaucoup plus que la superficie occupée par les étendues urbaines (5%) ou la forêt (31%) par exemple. La figure 3 détaille ce qui recouvre la surface terrestre.

Figure 3: Utilisation de la surface terrestre. Les données sur l’agriculture et la forêt proviennent de la FAO. Les étendues urbaines proviennent d’une estimation moyenne de deux sources de données: MODIS 500-m global map of urban extent et GRUMP.

De l’autre côté, l’ONU estime que la population mondiale passera de 7.1 milliards aujourd’hui à environ 9 milliards d’humains en 2050. Et puisque la demande en nourriture augmente dans les pays émergents (la famine est en déclin dans le monde, heureusement) et que la diète change dans ces pays, on prévoit devoir doubler la production agricole entre 2000 et 2050 (source). Dans ce contexte, il est difficile, voire impossible, de combler la demande sans augmenter les rendements ou sans remplacer la végétation naturelle par des terres agricoles. Dans les deux cas, il y aura des impacts environnementaux plus importants si la demande continue dans la même direction.

Estimation et prédiction de la population mondiale selon l'UNO. Source

Estimation et prédiction de la population mondiale selon l’ONU. Source

Dans ce contexte, les défis pour le futur sont majeurs.  Garder ses habitudes alimentaires tout en demandant de réduire l’intensification de l’agriculture n’est pas réaliste, sauf si on est prêt à sacrifier la biodiversité et les forêts. Il y aura des compromis à faire.

Les informations à retenir

Voici donc un résumé des faits importants lorsqu’on analyse la situation par rapport à l’agriculture et l’environnement:

  • L’agriculture affecte nécessairement l’environnement, autant par les pratiques utilisées que par l’espace occupé.
  • Dans le monde, l’agriculture occupe, en 2015, près de 40% de la superficie terrestre.
  • La population mondiale augmente.
  • La famine est tout de même en déclin.
  • Dans plusieurs régions du monde, les rendements ont augmenté grâce aux changements dans les pratiques agricoles.
  • Pour répondre à la demande, si cette dernière continue d’évoluer dans la même direction il faudra continuer à intensifier (produire plus par unité de surface) ou à accroître la surface des terres agricoles.

Conclusion

Nourrir la population en 2050 sera un défi important.  À ce défi s’ajoutent d’autres problématiques:  les changements climatiques risquent affecter la production (positivement ou négativement selon les régions), les fertilisants actuels dépendent beaucoup du pétrole, les mines desquelles on extrait les nutriments ajoutés aux sols tels que le phosphore et le potassium se vident, les villes prennent souvent leur expansion dans les terres agricoles les plus fertiles, la qualité des sols se dégrade dans différentes régions du monde, etc.

Nous avons vu dans ce texte que simplement analyser la situation à partir de l’impact des pratiques agricoles par unité de surface est insuffisant. Il faut aller voir plus loin, comme la quantité d’espace utilisée. Dans les prochains textes, nous analyserons les impacts environnementaux de différents choix alimentaires dans le contexte actuel. Bien sûr qu’il y a de nombreux autres enjeux en lien avec l’agriculture, comme l’économie, les impacts sociaux, la santé des agriculteurs, etc. Ce sont des aspects à considérer dans nos choix. Cependant, mêler tous ces éléments sans comprendre chacun d’eux est improductif. Nous allons donc traiter simplement du lien entre l’agriculture et l’environnement, et je laisserai à d’autres la tâche de déterminer les impacts des autres composantes.

Section supplémentaire

Calculs: végétation naturelle sauvée grâce aux développements technologiques depuis les années 60

Quelle quantité de végétation naturelle telles que les forêts avons-nous sauvée grâce aux développements technologiques?  Nous supposons ici que dans le premier cas, la quantité d’aliments produits par personne reste la même entre 1961 et 2012 et que les rendements ne changent pas. Nous allons ensuite soustraire cette valeur à la quantité de terres agricoles utilisées présentement.

Terre agricole utilisée en 1961 (FAOStat): 698 000  km2
Terre agricole utilisée en 2012 (FAOStat): 653 000 km2

Population du Canada en 1961 (Statistique Canada): 18,3 × 106 personnes
Population du Canada en 2012 (Statistique Canada): 34.8 × 106 personnes

Terre agricole nécessaire en 2012 pour produire la même quantité d’aliments par personne, en utilisant les mêmes approches agricoles:
698 000 km2 × 34.8 × 106/18,3 × 106 personnes = 1 330 000 km2

Quantité de végétation naturelle sauvée comparativement à la quantité de terres actuellement utilisée:
1 330 000 km2 – 653 000 km= 677 000 km2

C’est environ la superficie de l’Alberta (642 317 km2) et plus que la superficie de la France (552 000 km2).

4 réflexions sur “Agriculture et environnement: comprendre les enjeux globaux actuels

  1. L’étude est pertinente et devrait interpeller les décideurs à tous les niveaux. Je pense qu’il faut aussi inclure l’aspect gaspillage dans le monde occidental qii concernerait environ 30% de denrées alimentaires achetées.

  2. Merci, c’est très intéressant et j’ai hâte de lire d’autres articles sur le sujet🙂 je suis en train d’achever la lecture d’un ouvrage sur les alternatives agroécologiques en France (sur lequel je viens de publier un article, que je devrais compléter dans la semaine)… ça y fait bien écho !

  3. Bonjour, merci pour cette analyse, cependant j’ai quelques remarques. La comparaison des rendements par unité de surface prend-elle en compte les surfaces nécessaires à la production des engrais, pesticides, carburants, etc… ? Si ce n’est pas le cas, l’analyse de la figure 1 est-elle pertinente ?
    Autre question, sur la figure 2: l’agriculture « des années 60 » ne permettait-elle pas justement la présence d’écosystèmes sur les lieux de production, contrairement à l’agriculture conventionnelle mécanisée (engrais, pesticides,…) qui elle provoque la mort biologique des sols ? Pensez-vous que cette comparaison de surface (figure 2) est pertinente ?

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