La vie après la mort: a-t-on démontré son existence?

Avec la collaboration de Dave Saint-Amour, professeur en psychologie à l’UQAM.

Résumé :

  • Sur le site de TVA Nouvelles, on affirme qu’une recherche permet de démontrer qu’il y a bel et bien une vie après la mort. Mario Dumont en parle à son émission.
  • En fait, l’étude en question, réalisée par l’équipe de Sam Parnia, ne discute même pas du concept de vie après la mort. L’article en question présentait plutôt les expériences rapportées par 55 participants suite à un arrêt cardiaque (contrairement aux 824 participants suggérés par TVA Nouvelles).
  • Les chercheurs ont tenté de vérifier l’existence d’expériences extracorporelles (l’âme qui flotte au-dessus du corps) suite à un arrêt cardiaque, mais ce fut un échec. Une seule personne a pu rapporter correctement un événement réel survenu pendant son arrêt cardiaque, mais il n’est pas possible de savoir comment cette information a été obtenue.
  • L’experte invitée à l’émission de Mario Dumont prétend que l’étude démontre que les expériences relatées par les survivants d’arrêts cardiaques sont réelles alors que ce n’est pas du tout le cas.
  • Conclusion : il n’y a aucune preuve de l’existence de la vie après la mort dans l’étude de l’équipe de Sam Parnia. La nouvelle a été faussement exagérée par certains médias.
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La nouvelle annoncée sur le site de TVA Nouvelles.

La nouvelle annoncée sur le site de TVA Nouvelles.

La vie après la mort existe-t-elle? Une nouvelle circule ces jours-ci au sujet d’une recherche effectuée par des chercheurs de l’Université de Southampton. Il semblerait qu’ils aient démontré que la vie après la mort existe bel et bien. Du moins, c’est ce qu’on comprend du titre d’un texte sur le site de TVA Nouvelles : « Il y a bien une “vie” après la mort ». Cette étude fut entre autres discutée à l’émission de Mario Dumont, à TVA, le 8 octobre 2014. Une professeure de l’Université d’Ottawa a même été invitée pour confirmer en partie la nouvelle.

Est-ce que l’étude en question démontre réellement l’existence d’une vie après la mort? Ceci donne-t-il raison aux gens religieux concernant les croyances sur ce qui arrive après la mort? Pour le savoir, il importe de lire l’étude en question.

Comprendre la conclusion de l’étude

J’ai pu retrouver l’étude discutée à l’émission de Mario Dumont après avoir cherché les détails (c’est-à-dire le nom du journal et des auteurs) dans le communiqué de presse de l’Université de Southampton sur la recherche en question.

Et voici la conclusion de cette fameuse étude [1], réalisée par l’équipe de Sam Parnia et publiée dans le journal scientifique Resuscitation :

« Cardiac arrest survivors commonly experience a broad range of cognitive themes, with 2% exhibiting full awareness. This supports other recent studies that have indicated consciousness may be present despite clinically undetectable consciousness. This together with fearful experiences may contribute to post-traumatic stress disorder  and other cognitive deficits post cardiac arrest. » [1]

Ma traduction :

 « Les survivants d’arrêts cardiaques éprouvent un large éventail d’expériences cognitives, dont 2 % d’entre elles sont accompagnées d’une prise de conscience entière. Ceci confirme d’autres études qui indiquaient que la conscience pourrait être présente malgré que la conscience soit cliniquement indétectable. Cela, avec les expériences de peur, peut contribuer au syndrome du stress post-traumatique et à d’autres problèmes cognitifs suite à un arrêt cardiaque. »

Si les chercheurs avaient vraiment démontré l’existence d’une vie après la mort, cette découverte aurait certainement été l’élément central de leur conclusion. Or, ce n’est pas le cas. De quoi traite alors cette étude?

Le nombre de sujets étudiés

L’étude visait à compiler les expériences relatées par des survivants d’un arrêt cardiaque. Pour ce faire, les survivants devaient répondre à des questions lors de différentes interviews construites en trois étapes. Sur 2060 arrêts cardiaques, seulement 330 individus ont survécu. De ce nombre, 140 personnes ont répondu à la première étape des interviews (il s’agissait de questions générales sur les expériences vécues) et seulement 55 d’entre elles ont déclaré avoir eu un état de conscience pendant l’arrêt cardiaque. Parmi ces 55 personnes, seulement 9 ont décrit un événement ressemblant à ce qu’on appelle une expérience de mort imminente (notons qu’il ne s’agit pas d’une « vraie » mort). En fin de compte, 2 personnes ont affirmé avoir eu une expérience auditive ou visuelle pendant leur arrêt cardiaque, décrivant ce qui se passait autour d’eux. Un seul de ces témoignages a été vérifié.

Lorsqu’on dit sur le site de TVA Nouvelles qu’il s’agit d’une recherche conduite « sur plus de 2 000 personnes ayant subi un arrêt cardiaque », il faut mettre un bémol : la plupart de ces gens sont malheureusement morts et chez les survivants, la majorité des gens n’ont pas participé aux interviews préparées pour cette recherche.

Lorsque TVA Nouvelles affirme que « 40 % de ces personnes ont raconté avoir vécu une sensation étrange de conscience », c’est ainsi plutôt trompeur. Ceci laisse croire qu’on a fait ce ratio :

fraction1

Ceci voudrait dire que 824 personnes auraient rapporté une expérience consciente, alors qu’en fait, on fait référence à ceci :

fraction2

Notons que dans l’article, rien n’indique que les sensations étaient étranges. Donc il s’agit d’un terme qui ne fait pas référence à ce qui a été obtenu.

L’ampleur de l’étude a été ainsi exagérée par plusieurs sites de nouvelles, pas seulement celui de TVA Nouvelles.

La perception visuelle

Experience extra-corporelle

Certaines personnes affirment avoir vécu une expérience extracorporelle suite à un arrêt cardiaque. L’étude en question ici n’a pas pu démontrer l’existence de ce phénomène.

Lors des expériences de mort imminente, on entend parfois des gens affirmer s’être sentis flotter à l’extérieur de leur corps, tout en ayant été capables de voir ce qui se passait autour d’eux. C’est ce qu’on appelle une expérience extracorporelle. Pour vérifier expérimentalement l’existence de ce phénomène, l’équipe de Sam Parnia a fait placer dans les hôpitaux impliqués dans l’étude des images au-dessus d’étagères. Si l’âme (en présumant qu’elle existe) des gens flotte vraiment au-dessus de leur corps, ils pourraient être en mesure de voir ces images.

Or, cette partie de l’expérience est non concluante. Personne n’a rapporté avoir vu ces images. En fait, seulement 2 personnes ont affirmé avoir vécu une expérience de perception visuelle ou auditive, ou plutôt une expérience extracorporelle, pendant leur mort clinique. Aucune de ces deux personnes n’a parlé de ces images.

Mort clinique : État d’une personne dont le coeur et la respiration sont arrêtés. La personne n’est pas nécessairement morte: le cerveau peut encore être fonctionnel pendant un certain temps.

On a tout de même pu vérifier ce qui a été rapporté par une de ces 2 personnes. On apprend dans l’article de l’équipe de Sam Parnia qu’il a pu identifier correctement, semble-t-il, un des intervenants médicaux qui était présent lorsqu’il a été réanimé. Cependant, il est difficile de savoir comment il a pu identifier cette personne. Était-ce un hasard? L’a-t-il vu avant même de la décrire? Est-ce que l’intervieweur a influencé sa réponse? À partir de ce seul cas, il est impossible de répondre à ces questions.

Force est de constater que la tentative de mettre en évidence l’existence d’expériences extracorporelles a échoué. Nous sommes donc loin d’une quelconque indication que la conscience est capable d’exister indépendamment du corps, au contraire.

Les expériences subjectives et les perceptions

L’élément central de l’étude en question est la description des perceptions et des expériences subjectives rapportées par des individus suite à un arrêt cardiaque, en l’absence de contrôle systématique du contexte dans lequel ces expériences se sont produites. Aucune vérification de l’activité cérébrale n’a été réalisée dans cette étude. Le moment exact lors duquel ces expériences ont été vécues n’a pas non plus été documenté. Comment savoir si les expériences ont été ressenties avant, pendant ou après l’arrêt cardiaque, alors que les patients vivent un moment fort probablement angoissant et traumatisant?  Il n’était pas possible de vérifier non plus si les expériences rapportées correspondent à ce qui a été réellement vécu. La mémoire est loin d’être parfaite, elle peut être construite ou modifiée avec le temps.

L’existence de ces témoignages sur les expériences subjectives vécues en lien avec un arrêt cardiaque n’est pas nouvelle : on sait depuis longtemps que des gens rapportent diverses sensations et expériences suite à un arrêt cardiaque. Par exemple, avoir l’impression de voir une lumière au bout d’un tunnel est fréquemment rapporté. Dans l’étude qui nous intéresse, il faut cependant admettre qu’il semble qu’elle soit la première à compiler ces expériences d’une façon systématique avec autant de sujets, ce qui nous permet de mieux connaitre les types et la fréquence des expériences rapportées en situation d’arrêt cardiaque.

La vérification du témoignage d’un cas pourrait correspondre à une expérience réelle. Celui-ci, puisqu’unique, ne permet cependant aucune conclusion quant à l’existence ou non de l’expérience vécue. D’un point de vue purement biologique, il n’est pas surprenant que des gens puissent avoir des perceptions anormales ou des souvenirs d’événements vécus pendant un arrêt cardiaque : le cerveau ne s’arrête pas brusquement lorsque le coeur s’arrête; la perturbation de son activité peut vraisemblablement générer, pendant un court laps de temps, des sensations étranges qui sont bel et bien vécues par les sujets, mais qui n’ont rien à voir avec la réalité. Cette hypothèse est appuyée par une récente étude chez le rat qui a montré que l’arrêt cardiaque menait à une augmentation temporaire de l’activité cérébrale [2], ce qui pourrait peut-être expliquer en partie l’existence d’expériences particulières en situation de mort clinique. Notons qu’il s’agit d’une simple hypothèse, car il est impossible pour l’instant d’associer la conscience et l’activité cérébrale. De plus, il s’agit d’une expérience sur les rats et non sur les humains.

L’experte invitée

L’experte invitée à l’émission de Mario Dumont pour discuter de l’étude est Lucie Dufresne, professeure au département d’études classiques et religieuses de l’Université d’Ottawa. Elle affirme dans l’entrevue que :

« Nous avons maintenant des évidences scientifiques que les expériences rapportées par les gens […] ne sont pas simplement une illusion, un rêve. »

Tel que raconté plus haut, un seul cas dans l’étude pouvait potentiellement permettre d’exclure « l’illusion » et le « rêve » des explications relatives aux expériences vécues par les sujets. Or, un cas est loin d’être suffisant pour conclure à quoi que ce soit. La plupart des éléments rapportés par les participants sont des émotions (peur, harmonie) ou des impressions (impression de tout comprendre, impression que le temps s’écoulait rapidement, présence d’une lumière vive, etc.). Certains rapportaient par exemple avoir vu des lions et de tigres lors de leur arrêt cardiaque: on comprend bien ici qu’il ne s’agit pas d’une expérience réelle!

Il est difficile de comprendre comment Mme Dufresne peut faire cette affirmation alors que les auteurs de l’étude sont beaucoup plus prudents à ce sujet. Elle affirme pourtant avoir lu l’étude. A-t-elle réellement commenté l’étude ou exprimé ses impressions personnelles? À vous d’en juger.

Conclusion

L’étude discutée à l’émission de Mario Dumont n’a donc pas pu démontrer l’existence ou la non-existence de la vie après la mort. Les chercheurs avaient tout de même tenté de vérifier l’existence d’une expérience extracorporelle lors d’un arrêt cardiaque, mais leurs résultats n’ont pas été concluants. L’étude met principalement en évidence les expériences subjectives rapportées suite à un arrêt cardiaque.

Ce que les médias racontent semble beaucoup plus impressionnant de ce que l’on retrouve dans l’article scientifique. L’étude de l’équipe de Sam Parnia ne mentionne même pas le concept de la vie après la mort. Aucun « vrai » mort n’est venu raconter son expérience : seulement les gens cliniquement morts qui avaient possiblement un cerveau « vivant ».

Pourquoi les médias ont-ils présenté une conclusion qui ne correspond pas à l’étude qu’ils citent? Peut-être par volonté de sensationnalisme. Rapporter l’étude de façon fidèle aurait été possiblement moins excitant pour les auditeurs ou lecteurs. De plus, il serait surprenant que les journalistes aient le temps de bien lire l’article. Ils ont possiblement seulement lu le communiqué de presse de l’Université de Southampton ou ont lu des nouvelles sur d’autres sites, et ont interprété eux-mêmes ce qui y était. Il faut savoir que ceux qui rédigent les communiqués de presse des universités tentent aussi d’être vendeurs : ils veulent que les études de leur université soient diffusées dans les médias, ce qui veut dire qu’on tente parfois de les présenter de façon plutôt « sexy » auprès des journalistes.

La meilleure façon de comprendre les résultats d’une étude n’est pas de lire son résumé dans un média, mais c’est plutôt d’aller la lire directement. Ceci est d’autant plus important lorsque la conclusion présentée est extraordinaire.  Si on ne comprend pas, on demande l’avis d’experts. Cette situation montre une fois de plus qu’il faut être prudent face aux affirmations extraordinaires présentées dans les médias.

[1]  Parnia S, et al. AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation (2014), http://dx.doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004

[2] Borjigin, Jimo, et al. « Surge of neurophysiological coherence and connectivity in the dying brain. » Proceedings of the National Academy of Sciences 110.35 (2013) : 14432-14437.

Lectures suggérées :

« Trois minutes de vie après la mort » par Alain Vadeboncœur.
« Un état de “conscience” observé après la mort, vraiment ? » sur Science et Avenir.

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2 réflexions sur “La vie après la mort: a-t-on démontré son existence?

  1. Ton article semble bien prouver que la façon dont a été rapportée la conclusion, par TVA, est très sensationnaliste. Ce qui est inquiétant, c’est de ne pas savoir combien de nouvelles rapportées dans nos médias sont dans cette situation : sensationnaliste, exagérée, voire carrément fausse. Comme tu le mentionnes, le mieux est de se référer directement à la source, mais la plupart des gens n’ont pas le temps ou les outils disponibles pour y accéder. Les médias devraient mieux faire leur travail ou laisser les experts davantage crédibles expliquer la nouvelle.

  2. J’avais lu l’article de Parnia avant de voir ce « reportage » de TVA et je t’ai trouvé très réservé, Dany, de qualifier le reportage de « plutôt trompeur ». Soutenir, comme le fait le site de TVA, que 40% des 2060 patients ont rapporté des souvenirs pendant leur arrêt cardiaque est honteusement mensonger et le rédacteur aurait dû être congédié.
    Mais tu as attiré mon attention sur le communiqué de l’Université de Southampton et c’est de là qu’origine le problème. Ce communiqué passe de 2060 patients à 40% sans jamais mentionner que seulement 101 d’entre eux ont participé à l’étude. Cela en dit long sur les services de relations de presse des universités.
    En 2008, l’université présentait cette étude comme « the world’s largest-ever study of near-death experiences » (http://www.southampton.ac.uk/mediacentre/news/2008/sep/08_165.shtml). Il leur fallait donc avoir quelque chose à dire 6 ans plus tard…

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